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Médiathèque Paul Valéry

Furies, Julie Ruocco Rentrée littéraire 2021

 

Furies

Julie Ruocco

Éditions Actes sud- Août 2021 

« Chaque génération doit, dans une relative opacité,

affronter sa mission : la remplir ou la trahir. » Frantz Fanon

 

 

Le roman s’ouvre sur Bérénice, jeune archéologue « hantée par les gloires révolues, les défaites enterrées » (p.20) devenue un peu par la force des choses sous la houlette de son « tonton » et d’Olga Petrovna, galériste polonaise sans scrupules, une trafiquante d’antiquités et d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ses acolytes l’envoient à Palmyre, en Syrie, afin de rapporter des parures exhumées des ruines antiques en les joignant à des colifichets qu’elle se procurera sur le marché. Ou ce qu’il en reste, avant que tout ne soit à jamais perdu… Un événement tragique, la mort violente de l’intermédiaire avec qui elle avait rendez-vous, va bouleverser la donne. L’attentat à la voiture piégée va révolutionner sa vie, ses habitudes, ses a priori et l’emmener bien loin de sa zone de confort… La dérobeuse va devenir sous nos yeux la Bérénice qui ira jusqu’au bout de l’amour se retrouvant, sans toit, sans protection, affublée de son sac de bijoux et d’une petite réfugiée recueillie par la force de la destinée…

Aux côtés de celle qui est amenée à déterrer pour dérober, le lecteur fera la connaissance d’Assim, le pompier creusant la terre pour retrouver celles et ceux que le régime a foudroyés creusant « les décombres pour en arracher moins des vivants à bout de souffle que des morts surpris. » (p.42). Il est devenu le fossoyeur qui enterre les corps pour leur restituant la dignité arrachée, attribuant l’identité des massacrés aux vivants afin que la mémoire des disparus soit, à jamais, conservée. Assim si proche de sa sœur Thaym, avocate fougueuse archivant méthodiquement chaque massacre sur une clé USB dans le but de transmettre les preuves à des organisations internationales afin que les états mettent fin aux massacres. Thaym, comme tant d’autres, disparaît. Assim explorera chaque rue, chaque fosse à la recherche des disparus, son cousin, sa sœur bien-aimée et découvrira « des rues pleines de gosses en loques qui avaient au fond de la prunelle un reste de braises piétinées ou des rires de vieillards déments. » (p.106). Assim rencontrera l’indicible, se lèvera pour donner sens à l’abject. Jusqu’à un certain point car il n’est pas toujours possible de revenir des camps de la mort…

Coup de cœur pour ce premier roman très abouti. L’écriture est superbe, le style épuré, la trame, extraordinaire et les personnages solides et fascinants. Les descriptions éveillent la sensualité du lecteur le rendant proche de cette terre souffrante qui l’accueille pour quelques heures. Le titre, merveilleusement adapté, fait référence à la mythologie grecque. Ainsi, Les Furies antiques, déesses de la vengeance, avaient établi un contrat entre les mortels et Dieu qui s’est rompu dans l’abjection et ce, en toute impunité. La Furie s’incarnera dans la quête de la Justice et Assim, symboliquement enterrera l’histoire d’un peuple qui s’est levé, a cru avec foi dans sa révolution et a été cruellement massacré. Le chemin de Bérénice l’amènera à côtoyer des combattantes acharnées, sacrifiées, dont le courage « n’est pas celui des vainqueurs, mais celui des renaissances. » (p. 265), qui lutteront jusqu’au bout de leurs forces, jusqu’aux confins de l’amour pour bâtir un monde meilleur. Et Bérénice ne sera « plus une voleuse mais un maillon d’une chaîne d’échos qui enjambaient l’obscurité. » (p.281)  Mais, « Tant que chaque supplicié n’aura pas été nommé et que son exécuteur n’aura pas été jugé, il n’y aura pas de paix possible. » (p.119). 

 

Hommage et référence au combat de Razan Zaitouneh, avocate syrienne défenseuse des droits humains qui, jusqu’au dernier moment a documenté les exactions qui eurent lieu pendant la révolution, disparue en 2013.

  • Prix Envoyé par la Poste 2021
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